1 816 bitcoins sont sortis de portefeuilles que personne n'a ouverts
Un coffre qui s'ouvre seul, cinq ans après avoir été refermé, sans que personne n'ait approché la serrure. C'est ce que vivent depuis le 30 juillet 2026 des détenteurs de bitcoin qui avaient fait exactement ce que la culture de l'auto-conservation leur demande : sortir leurs pièces des plateformes, les confier à un appareil dédié, ne plus y toucher. L'appareil est un Coldcard, fabriqué par Coinkite, l'une des références du stockage à froid chez les bitcoiners les plus méfiants.
Une faille qui remonte le temps
Le défaut ne vient ni d'un hameçonnage, ni d'un contrat vulnérable, ni d'une erreur de manipulation. Il vient de la source d'aléa qui fabrique la clé.
Dans son avis de sécurité, Coinkite décrit le comportement fautif : sur les versions concernées, l'appareil hachait la seed qu'il venait de générer avec chaque jet de dé saisi par l'utilisateur. Le périmètre annoncé couvre les Mk2 et Mk3 en 4.0.1 à 4.1.9 inclus, les Mk4 et Mk5 avant la 5.6.0, et les Q avant la 1.5.0Q, soit une lignée de firmwares qui remonte au printemps 2021. Le chiffre que donne le fabricant pour les Mk4, Mk5 et Q est le cœur du problème : environ 72 bits d'entropie réelle au lieu des 128 attendus. Sur Mk2 et Mk3, l'avis considère l'entropie comme insuffisante dès lors que la seed a été créée sans au moins cinquante jets de dés équitables et indépendants.
Cet écart n'est pas une nuance de spécification. Chaque bit perdu divise par deux le travail de l'attaquant, et il en manque au minimum cinquante-six sur les modèles récents. Le reste n'est plus une question théorique : des milliers d'adresses ont été vidées.
Le reste découle mécaniquement. La faiblesse est inscrite dans la clé au moment de sa création, elle ne produit aucun symptôme, elle ne déclenche aucune alerte et elle survit à toutes les précautions prises ensuite. Sauvegarde en acier, coffre bancaire, appareil jamais connecté : rien de tout cela ne protège une seed qui était déjà devinable le jour où elle a été écrite.
Le correctif ne rend pas les bitcoins
Coinkite a publié des versions corrigées, 4.2.0 pour les Mk2 et Mk3, 5.6.0 pour les Mk4 et Mk5, 1.5.0Q pour les Q. Elles protègent les seeds futures et aucune seed passée. La marche à suivre du fabricant le dit sans détour : mettre à jour, générer une seed neuve, vérifier les sauvegardes et les adresses, faire une transaction test, puis déplacer les fonds. Autrement dit, une mise à jour logicielle se transforme en opération de trésorerie datée, à mener soi-même, pour chaque position concernée.
C'est la même leçon que celle tirée en juillet d'une faille restée sept ans dans une application Ledger : un correctif protège ce qui sera signé demain, jamais ce qui a déjà été exposé.
Pendant ce temps, le balayage continue, par grappes. Galaxy Research, qui suit les mouvements on-chain depuis le premier jour, mesure un rythme de 13,8 balayages par bloc contre 0,3 en fenêtre de contrôle, et les fonds partent vers des adresses fraîches distinctes plutôt que vers un portefeuille collecteur unique. Les décomptes publiés divergent d'une source à l'autre parce que le compteur monte : sur ce dossier, tout montant ne vaut que daté.
Reste la part que personne ne mesure. Un détenteur de long terme qui ne suit pas l'actualité ne migrera pas, et sa clé reste calculable. CDR posait déjà la question le 12 juin 2026 à propos des pièces exposées au risque quantique, dans sa Deep News du jour : que faire des bitcoins vulnérables que personne ne migrera. Le vecteur change, la population reste la même, et elle forme une file d'attente.
Ce qui a cassé n'est pas le prix
Le marché n'a pas décroché. Le bitcoin se traitait entre 62 300 et 63 100 dollars le 1er août, après un mois de juillet clôturé à plus de 7 %. Les ETF spot américains ont enregistré 265,4 millions de dollars de sorties nettes le 31 juillet, dont 122,7 sur le seul IBIT d'après les relevés par émetteur de Farside Investors, sur un marché déjà nerveux avant l'exploitation : rien ne permet d'attribuer ces retraits à l'affaire Coldcard.
Ce qui est atteint n'est donc pas la valorisation de l'actif, c'est la promesse attachée à sa détention. « Not your keys, not your coins » suppose que reprendre ses clés supprime le risque. L'épisode montre qu'il le déplace, du dépositaire vers le logiciel, le matériel et la chaîne de fabrication. Il ne disparaît pas, il change d'adresse et d'expert.
Le gagnant mécanique n'est pas dans la salle
Cet arbitrage produit un bénéficiaire, et ce n'est aucune des parties concernées. Chaque détenteur qui conclut de cette affaire que garder ses clés demande une compétence qu'il n'a pas devient un client d'ETF ou de dépositaire régulé. L'échec de l'outil souverain fabrique l'argument commercial du produit financier, sans que ce dernier ait à le formuler.
Deux déclarations reprises par la presse spécialisée disent la même chose depuis deux positions opposées. Lorenzo Valente, analyste crypto chez ARK Invest, résume le mouvement : les particuliers ont échangé un risque de contrepartie contre un risque logiciel, matériel et de chaîne d'approvisionnement. Eric Balchunas, stratège ETF chez Bloomberg, note pour sa part que l'affaire offre un argument de vente aux ETF spot.
Le travail à faire, lui, ne dépend d'aucun décompte de vagues : inventorier les positions, en portefeuille comme chez un tiers, dont la clé a été produite sur un appareil concerné, et traiter chacune comme une migration à programmer.
Restent les questions que cet inventaire ne referme pas. Combien de bitcoins dorment sur des seeds faibles dont le porteur ne lira jamais l'avis, et par quel moyen vérifier l'entropie d'une clé déjà écrite.
Questions fréquentes
Quels Coldcard sont concernés par la faille ?
Selon l'avis de sécurité de Coinkite, les Mk2 et Mk3 en firmware 4.0.1 à 4.1.9 inclus, les Mk4 et Mk5 avant la version 5.6.0, et les Q avant la 1.5.0Q, ainsi que les versions Edge correspondantes (6.6.0X et 6.6.0QX).
Mettre à jour le firmware suffit-il à sécuriser les fonds ?
Non. Le correctif s'applique aux seeds générées après la mise à jour. Une seed déjà créée sur une version affectée reste reproductible. Coinkite demande de générer une seed neuve puis de migrer les fonds vers les nouvelles adresses.
Combien a été volé au total ?
Environ 1 816 BTC depuis 5 294 adresses au 3 août 2026 selon le suivi de Galaxy Research, réparti sur quatre vagues. Le compteur progresse vague après vague : tout montant cité doit porter sa date.
Pourquoi le prix du bitcoin n'a-t-il pas décroché ?
Parce que l'événement touche une promesse de sécurité, pas l'offre de bitcoin ni la valeur de l'actif. Il déplace la question du risque de contrepartie vers le risque logiciel et matériel, sans modifier les fondamentaux du réseau.
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