Sur Bitcoin, un document de travail de la BRI chiffre un facteur six d'écart entre deux méthodes de comptage
Quand une entreprise publie un chiffre d'activité, un registre existe derrière, et un métier consiste à remonter du chiffre au registre pour savoir quelle règle de comptage a produit le total. Un auditeur fait ça toute l'année, parce qu'un même flux se compte de plusieurs façons également défendables. Les chaînes publiques ont semblé rendre cette étape inutile, puisque tout y est inscrit et lisible par n'importe qui. Le chiffre serait donc lu, et non construit. Un volume de transactions entre ainsi dans une valorisation, dans un indice ou dans un reporting sans que personne demande comment il a été calculé.
Le 15 septembre 2026, la Banque des règlements internationaux a mis en ligne le document de travail n° 1377, qui refait ce calcul depuis les données brutes. Sur Bitcoin, la valeur transférée varie jusqu'à un facteur six selon la méthode appliquée.
Qui a écrit ce document, et sur quelles données
Quatre chercheurs signent le papier, trois de la BRI, Timothy Aerts, Jan Paulick et Violeta Vuletić, et un de la banque centrale néerlandaise, Ronald Heijmans. La série des documents de travail de la BRI paraît sous la seule responsabilité de ses auteurs. Chaque numéro porte la même mention en tête, les opinions exprimées sont celles des auteurs et ne reflètent pas nécessairement celles de la BRI ni de ses banques centrales membres.
La BRI n'est d'ailleurs pas une banque centrale, mais une institution internationale détenue par des banques centrales, et une seule d'entre elles est représentée parmi les quatre signataires. La couverture parue le 16 septembre attribue pourtant la mesure à « une étude de la BRI » et à « des chercheurs », sans nommer aucun d'eux. CDR avait traité en juillet un document de la même série en nommant les économistes, et Jan Paulick co-signe les deux.
La matière vient de Mercurius, une plateforme de recherche opérée par De Nederlandsche Bank avec le pôle d'innovation de la BRI et la Bundesbank. Mercurius ingère les données de nœuds complets Bitcoin, Ethereum et Tron, environ 100 milliards d'enregistrements, plutôt que les agrégats d'un fournisseur commercial. Les auteurs de la BRI recalculent donc au lieu de commenter, sur un jeu Bitcoin qui couvre 2009 à 2026, environ 1,3 milliard de transactions et 3,6 milliards de sorties. La BRI met le texte complet en libre accès sur sa page de publication.
Trois façons de compter les mêmes transactions
Une transaction Bitcoin ne fonctionne pas comme un virement. Elle consomme des sorties entières et rend la monnaie, comme un billet de cinquante tendu pour une addition de trente. Cette monnaie rendue s'inscrit au registre comme n'importe quelle autre sortie, alors qu'elle n'a déplacé aucune valeur entre deux parties. Et personne ne peut l'isoler à coup sûr, car la sortie de change n'est pas identifiable depuis la seule donnée de la transaction, écrivent les auteurs.
Les auteurs de la BRI construisent donc trois mesures sur le même jeu de transactions. La première additionne toutes les sorties sans rien retrancher. La deuxième retire les allers-retours d'une adresse vers elle-même, seule trace observable de la monnaie rendue. La troisième va plus loin et retire, faute d'aller-retour identifié, la plus grosse sortie de la transaction. Ses auteurs la qualifient d'heuristique conservatrice, pas de borne mathématiquement garantie.
Entre la première et la deuxième, l'écart atteint un facteur six. Et ce total qui ne retranche rien est « largement publié comme la valeur transférée », relèvent-ils. Le facteur six est donc un plancher d'incertitude, pas son bilan. La monnaie rendue ne se mesure pas directement, et le retrait des allers-retours n'en attrape qu'une partie.
Sur Bitcoin, ce biais ne pèse pas du même poids d'un bout à l'autre de la série. La valeur retirée au titre des allers-retours augmente nettement à partir de mars 2016, quand la réutilisation des adresses se généralise. Une série longue additionne donc deux époques de comptage.
Quand un volume ne désigne pas ce qu'on croit
Ethereum pose le problème autrement, parce que le même mot y recouvre des objets différents. Les auteurs de la BRI classent les contrats par leur code, sans interprétation, sur des données de mars 2026. Sur 67,5 millions de contrats actifs, 54,2 millions n'adhèrent à aucun standard technique reconnaissable. Le bruit occupe donc la majeure partie du corpus. Un libellé de jeton ne règle rien non plus, puisque le symbole USDT apparaît sur environ 7 000 contrats distincts du contrat authentique de Tether.
Même émetteur, même jeton, deux économies. Sur Ethereum, la part de l'USDT détenue par des contrats a dépassé 20 % au plus haut, s'est tenue entre 15 et 20 % jusqu'à fin 2024, puis est revenue entre 10 et 15 %. Sur Tron, elle tourne autour de 1 % la plupart du temps. L'USDT y sert de moyen de paiement et de réserve, quand il sert de collatéral et d'instrument de liquidité sur Ethereum. Additionner les deux confond deux usages économiques. Les auteurs bornent d'ailleurs ce calcul, qui exige l'historique complet des transactions, souffre de limites d'échelle et de couverture, et compte des détentions par contrat étrangères à la finance décentralisée. Ces parts viennent d'un instantané du 16 avril 2026, couvrant Ethereum et Tron, soit 82 % du marché des stablecoins.
Ces mesures ont donc cinq à six mois quand le papier paraît. Elles décrivent une méthode, pas l'état du marché à la mi-septembre.
CDR écrivait fin juin, à propos de la fraude de Stream Finance, que la chaîne expose tout et laisse à chacun la charge de comprendre ce qu'il voit. L'exemple était alors un cas où quelqu'un avait intérêt à ce que personne ne lise. Le papier n° 1377 déplace la démonstration sur le chiffre ordinaire, produit sans mauvaise intention et repris de bonne foi, pour un écart du même ordre de grandeur.
Ce que coûte une convention, mesuré chez nous
CDR publie lui-même des chiffres on-chain, et se soumet donc à la règle énoncée ici, qui vaut pour tout chiffre qu'il construit. Sa page de profondeur de marché mesure le montant qu'il faut engager pour déplacer un prix de 2 %, à partir des carnets d'ordres des plateformes d'échange et non du registre d'une chaîne. Le 9 septembre 2026, cette série est repartie de zéro, parce que la convention de mesure était fautive. L'instrument comptait des marchés où l'actif mesuré n'est que la monnaie de cotation, ETH/BTC ou LTC/BTC, où le bitcoin sert d'unité de compte et non d'objet échangé. Pour BTC, ces marchés pesaient 19,8 % de la somme publiée, soit une surestimation de 24,7 %. Le même redémarrage portait une seconde opération, le re-gel du panel laissé ouvert la veille. Ce jour-là, BTC affichait 1,11 milliard de dollars sur 309 marchés, contre 1,31 milliard sur 669 avant, sur une page qui se republie quatre fois par jour. L'écart entre ces deux totaux porte les deux opérations, et les 19,8 % ne mesurent que la correction de convention.
Personne ne l'avait signalé, et rien ne pouvait le faire apparaître de l'extérieur, faute de convention publiée. CDR publie la sienne depuis, avec six limites. La sixième relève six actifs sur vingt-huit dont le carnet lu dépasse six minutes, et un pire cas à 5,6 jours sur BNB. La page le dit en une ligne, « This is a ceiling, not a promise. » Elle vaut comme preuve de pratique, jamais comme promesse de fiabilité. Une convention que personne n'avait publiée valait un quart du chiffre.
La question qu'un producteur de chiffre doit pouvoir traiter
Les auteurs de la BRI terminent par trois implications, adressées aux banques centrales et à personne d'autre. Compléter tout point d'estimation par une fourchette bornée qui reflète l'incertitude du protocole. Ancrer le sens économique dans une classification technique doublée de jugement expert, puisque les libellés de jetons se laissent imiter. Et séparer l'identité de l'actif de celle de l'infrastructure, dès qu'une analyse traverse plusieurs chaînes. Leur conclusion tient en une phrase, les indicateurs on-chain sont des approximations bruitées et non des mesures directes de l'activité économique.
Le papier ne nomme aucun fournisseur de données et n'en juge aucun. Il ne dit pas davantage que les chiffres publiés sont faux, mais que ce sont des estimations qui ne se présentent pas comme telles.
La suite est la lecture de CDR, pas une phrase du document. Un gérant, un comité de risque ou un service de reporting dispose d'un texte public et daté à opposer au producteur d'un volume on-chain, avec trois questions : quelle convention, quelles hypothèses, quelle fourchette. Le premier fournisseur qui publie ses bornes prendra un avantage vérifiable sur celui qui livre un nombre nu. Sur Bitcoin, l'écart entre deux conventions également défendables vient d'être mesuré à un facteur six.
Sur chaque chiffre que CDR publie, la convention de mesure et ses limites sont écrites à côté du chiffre.
Les analyses, leurs bornes et leurs révisions arrivent par la lettre hebdomadaire.
Questions fréquentes
Les volumes Bitcoin sont-ils six fois plus faibles qu'annoncé ?
Non. Les auteurs de la BRI comparent trois façons de compter les mêmes transactions, et l'écart entre le total qui ne retranche rien et celui qui retire les allers-retours d'une adresse vers elle-même atteint un facteur six. Ils mesurent une sensibilité de méthode, pas une correction du volume réel, et leur mesure la plus sévère est une heuristique conservatrice.
De quand datent ces mesures ?
Les mesures Bitcoin et Ethereum portent sur des données de mars 2026, et les parts de stablecoins sur un instantané du 16 avril 2026. La BRI a mis le document en ligne le 15 septembre 2026, cinq à six mois plus tard. Rien dans le papier ne décrit l'état du marché à cette date.
Le document dit-il que les chiffres on-chain sont faux ?
Non. Les auteurs de la BRI les qualifient d'approximations bruitées plutôt que de mesures directes de l'activité économique, et ils demandent que les hypothèses de calcul accompagnent le chiffre. Le papier engage ses quatre signataires, pas l'institution.
Que doit contenir une réponse acceptable d'un fournisseur de données ?
Les trois implications adressées aux banques centrales décrivent ce qu'une méthode publiée contient : une fourchette bornée plutôt qu'un point unique, une classification technique des contrats doublée de jugement expert plutôt qu'une lecture des libellés de jetons, et une séparation entre l'identité d'un actif et son infrastructure. CDR en tire une lecture que le document ne porte pas. Un fournisseur qui répond sur ces trois points rend son chiffre reproductible.
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