Une banque centrale a envoyé 200 dollars en stablecoin dans dix pays. Le coût varie de 1 à 30.
Depuis 2019, la même phrase revient dans chaque présentation d'émetteur de stablecoin : envoyer de l'argent à l'autre bout du monde devrait coûter quelques centimes et prendre quelques secondes. La démonstration est toujours la même, elle montre le coût du transfert sur la blockchain. Personne, jusqu'ici, n'avait mesuré ce que paie réellement quelqu'un qui part d'un compte en euros et arrive sur un compte en pesos.
La Banque d'Italie vient de le faire.
Ce qu'une banque centrale a réellement mesuré
L'exercice s'appelle client mystère, et c'est ce qui fait sa valeur. Pas de simulation, pas de comparaison de grilles tarifaires affichées : des transferts réellement exécutés, de bout en bout, avec le coût constaté à l'arrivée.
Le protocole est simple. Montant envoyé, 200 USDC. Dix corridors bilatéraux reliant l'Italie à cinq pays, l'Argentine, le Brésil, l'Afrique du Sud, les Émirats arabes unis et le Japon. Chaque transfert traverse cinq étapes successives : alimenter un compte sur une plateforme d'échange, acheter des USDC, envoyer les jetons sur la chaîne, les reconvertir en monnaie locale, retirer vers un compte bancaire.
Ces cinq étapes sont exactement ce que le discours commercial du secteur réduit à une seule.
Le résultat, publié le 30 juillet 2026 dans l'étude de la Banque d'Italie, tient en une fourchette : le coût total va de 0,30 % du montant transféré à près de 9 %. Un rapport de 1 à 30 selon le trajet.
Le coût n'est pas là où le secteur le montre
La jambe on-chain, celle que les émetteurs mettent en avant, pèse environ 0,4 % en moyenne. Part marginale, dit la banque centrale. Tout le reste vient d'ailleurs : le mode d'alimentation du compte, l'écart de change, la conversion vers la monnaie locale, les frais de retrait bancaire.
La formule de la Banque d'Italie est directe. Les frictions d'entrée et de sortie en monnaie fiduciaire sont la source principale du coût et de la durée du transfert.
Le corridor Italie vers Argentine ressort à 0,30 %. Le corridor inverse, Argentine vers Italie, à 8,96 %. Même actif, même chaîne, même montant, trente fois l'écart. Ce qui change entre les deux, ce n'est ni le protocole ni le stablecoin : c'est la qualité et le prix des rampes locales aux deux extrémités.
La même asymétrie se retrouve sur le délai. Là où un système de paiement instantané national existe, le règlement de bout en bout se conclut en moins de 20 minutes. Ailleurs, il s'étire sur un à deux jours ouvrés. La vitesse de la blockchain n'entre pas dans l'équation.
Trois corridors sur dix battent le canal classique
Le résultat n'est pas un verdict à charge, et il faut le dire précisément parce que la nuance se perd vite. Sur les dix corridors, trois sont moins chers qu'un service de transfert classique de référence, quatre sont plus chers.
L'étude ne conclut donc pas que le stablecoin coûte plus cher. Elle conclut à l'absence d'avantage systématique. La différence compte : elle transforme une promesse générale en question locale. Le stablecoin gagne sur certains trajets et perd sur d'autres, et ce qui décide n'est pas la technologie mais l'état du système financier aux deux bouts.
C'est un problème pour l'argument de vente, qui est global par construction. C'est une information exploitable pour qui analyse un corridor à la fois.
Où la valeur se déplace vraiment
Si la jambe blockchain pèse 0,4 % et que le reste se joue sur les rampes, alors la valeur économique du transfert transfrontalier ne se capte ni au niveau de l'émetteur du stablecoin, ni au niveau de la chaîne qui le transporte. Elle se capte au niveau de celui qui contrôle l'entrée et la sortie en monnaie locale, sous licence, dans chaque pays.
Cette lecture recoupe la même question posée par la Banque des règlements internationaux sur les contrôles de capitaux : ce qui compte dans un stablecoin, ce n'est pas ce qu'il fait sur la chaîne, c'est ce qu'il traverse en dehors.
Elle a aussi une conséquence directe sur la lecture des modèles économiques. La rente d'un émetteur vient des intérêts sur sa réserve, un sujet que nous avons documenté à propos des géants qui se partagent les intérêts de réserve. Elle ne vient pas des frais de transfert, qui sont déjà proches de zéro et que cette étude confirme comme tels. Les deux thèses sont souvent présentées ensemble alors qu'elles ne reposent pas sur les mêmes flux.
Pour toute analyse de corridor, la question utile n'est donc plus « combien coûte la transaction on-chain » mais « qui possède la licence de rampe locale, à quel prix, et avec quelle concurrence ». C'est une question d'infrastructure bancaire régulée, pas de performance de protocole.
Ce qui rend cette étude structurante n'est pas son résultat, c'est sa méthode. Un protocole reproductible, publié par une banque centrale, sur des transferts réels. À partir de maintenant, toute projection de coût publiée par le secteur sera lue en face de celle-ci, et devra expliquer pourquoi elle diverge.
Questions fréquentes
La Banque d'Italie a-t-elle testé 200 transferts ?
Non. 200 USDC est le montant envoyé à chaque transfert. L'exercice porte sur dix corridors bilatéraux reliant l'Italie à cinq pays. La confusion circule dans plusieurs reprises de l'étude.
Quelle part du coût vient réellement de la blockchain ?
Environ 0,4 % en moyenne, que la banque centrale qualifie de part marginale. L'essentiel du coût vient de l'achat des jetons, de l'écart de change, de la conversion en monnaie locale et du retrait bancaire.
L'étude conclut-elle que le stablecoin est plus cher qu'un virement classique ?
Non. Elle conclut à l'absence d'avantage de coût systématique. Trois corridors sur dix restent moins chers qu'un service de transfert classique de référence, quatre sont plus chers.
Combien de temps prend un transfert en stablecoin de bout en bout ?
Moins de 20 minutes là où un système de paiement instantané local existe. Un à deux jours ouvrés dans le cas contraire. Le délai dépend de l'infrastructure de paiement nationale, pas de la chaîne.
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