Coinbase possède quatre carnets d'ordres. Il envoie ses traders sur celui d'un concurrent.
Amener un client à un marché et apparier son ordre avec celui d'en face sont deux métiers distincts. La finance traditionnelle les a séparés depuis toujours : le courtier distribue, la bourse apparie, un dépositaire tiers garde les titres, et personne ne trouve cela remarquable. La crypto a refusionné les trois dans une seule maison, et la colle de cette fusion a un nom, le dépôt. Confier ses fonds à la plateforme est ce qui lui permet d'exécuter chez elle, et ce qui la rend difficile à quitter. Le 19 août 2026, Coinbase a défait cette fusion à l'endroit précis où la colle avait disparu.
Ce qui a été branché, et ce qui reste chez Hyperliquid
L'objet est un contrat perpétuel : un pari sur le prix d'un actif, sans échéance, sans jamais détenir l'actif, et avec la possibilité d'engager jusqu'à 50 fois sa mise. Coinbase les a ouverts dans Base App, son application grand public, sur plus de 290 marchés annoncés incluant des actions et des matières premières. Les États-Unis, le Royaume-Uni et le Canada en sont exclus, comme les autres juridictions qui encadrent les dérivés à effet de levier.
Ce que Coinbase fournit s'arrête à l'écran. L'appariement des ordres, leur exécution et leur règlement restent sur le carnet d'Hyperliquid, une plateforme d'échange décentralisée qui fait tourner son propre carnet on-chain. La garde, elle, ne bouge pas : elle reste chez l'utilisateur.
Le responsable de l'ingénierie de Coinbase, Chintan Turakhia, a justifié l'ouverture par la demande, les contrats perpétuels représentant selon lui environ 75 % du volume des échanges crypto, chiffre que la société avance pour motiver sa décision et que nous ne reprenons pas à notre compte. La phrase qui compte est ailleurs : ces outils arrivent aux utilisateurs « sans renoncer à l'auto-conservation ». Toute la décision tient dans cette incise.
Quatre carnets d'ordres, dont un qui sert déjà des perpétuels
Un routage vers un tiers se lit spontanément comme un aveu de manque. Le rapport annuel de Coinbase, déposé auprès du régulateur américain, dit exactement l'inverse. La société y écrit qu'elle exploite quatre exchanges : le Coinbase Exchange, le Coinbase International Exchange, le Coinbase Derivatives Exchange et Deribit.
Trois de ces quatre proposent des dérivés. Le Coinbase International Exchange sert des contrats perpétuels depuis un agrément obtenu en septembre 2023 auprès de la Bermuda Monetary Authority, et cet agrément vise nommément la clientèle non américaine éligible, c'est-à-dire exactement la population que le montage du 19 août vient adresser. Le Coinbase Derivatives Exchange est un marché à terme désigné, régulé par la CFTC. Deribit, leader mondial des options crypto, a été racheté 4,3 milliards de dollars en août 2025.
Coinbase ne manquait donc ni de carnet, ni de licence, ni de juridictions, ni d'antériorité sur le produit. Il a payé 4,3 milliards pour l'un de ces carnets, puis envoyé ses nouveaux traders ailleurs.
La raison n'est pas technique. Un carnet centralisé se brancherait très bien derrière Base App, au prix d'un dépôt. C'est le prix qui est impayable : Base App est un produit d'auto-conservation, où l'utilisateur détient ses propres clés, et demander ce dépôt reviendrait à retirer la promesse sur laquelle l'application est vendue. L'obstacle est commercial. Il est aussi le plus solide qui soit, parce qu'il tient à ce que le produit est, pas à ce qu'il sait faire.
Le siège que Coinbase vient d'occuper
En juillet, nous décrivions un déplacement en cours : l'objet exchange cessait d'être une plateforme qui liste des produits pour devenir une couche neutre sur laquelle des tiers émettent leurs propres marchés. La question, écrivions-nous alors, n'était plus « pourquoi un exchange décentralisé » mais « pourquoi un exchange centralisé ». Cette lecture, publiée dans notre édition du 14 juillet, vient de recevoir la démonstration la plus lourde disponible : le plus gros exchange crypto coté des États-Unis s'installe volontairement sur la couche d'un autre.
Le fait oblige pourtant à corriger notre propre thèse sur un point. La couche neutre n'a pas un siège de tiers, elle en a deux. Il y a celui qui émet un marché, et il y a celui qui amène le client. Coinbase n'émet aucun marché : il prend le second siège, celui du distributeur. C'est une position que notre article de juillet ne décrivait pas, et elle a des conséquences que le premier siège n'a pas.
La première se mesure. Au 20 août 2026, notre relevé de l'interface de programmation publique d'Hyperliquid compte 320 marchés de contrats perpétuels ouverts, dont 143 déployés par des tiers dans le cadre baptisé HIP-3. La répartition n'est pas anodine : le socle historique du protocole est presque intégralement crypto, tandis que les actions comme Tesla, Nvidia ou Broadcom, l'or et les indices boursiers relèvent tous du second ensemble. Les actions et matières premières que Coinbase met en avant dans son annonce sont donc, par construction, des marchés qu'Hyperliquid n'a pas créés lui-même. C'est le prolongement direct de ce que nous décrivions en août sur l'inversion du pont entre la Bourse et la blockchain : ce qui se vend n'est pas la détention d'un titre, c'est l'accès à son prix.
Ce que le token en capte, et ce que cela ne dit pas
De là découle la seule conséquence qui compte pour un porteur de HYPE, et elle est mécanique. Celui qui amène le client le pousse vers les marchés mis en avant, donc vers ceux déployés par des tiers. Or nous avons mesuré le 14 août que la part des frais bruts qui atteint le fonds de rachat du token est passée de 81,2 % au troisième trimestre 2025 à 73,6 % au deuxième trimestre 2026, précisément à mesure que ce segment montait. Le protocole gagne du volume. Le token en capte une part décroissante. Les deux propositions sont vraies en même temps.
La lecture favorable existe et elle est sérieuse. Un fournisseur d'exécution n'obtient pas de meilleure référence commerciale que celle-ci : le concurrent le mieux capitalisé du secteur, propriétaire de quatre carnets d'ordres, choisit publiquement le carnet d'un tiers, et apporte un flux de distribution qu'Hyperliquid n'a pas eu à acheter.
La lecture défavorable tient en un mot : sous-traitant. La relation client reste chez Coinbase, qui garde l'interface, les tarifs affichés et le droit de débrancher. L'accord économique n'a pas été divulgué, et le seul dispositif public permettant à une interface de se rémunérer sur un flux envoyé à Hyperliquid, les codes constructeur, est plafonné à 0,1 % sur les perpétuels et révocable par l'utilisateur à tout instant. Rien ne dit que Coinbase l'utilise. Le mécanisme existe, l'usage n'est pas constaté.
Reste un piège de lecture, et il est actif cette semaine. Le token a progressé de 19,3 % le 19 août sur le carnet du protocole lui-même, de 58,48 à 69,75 dollars selon notre relevé. Ce mouvement ne récompense pas le routage : il suit une déclaration du président américain affirmant que le président de la CFTC travaille à faire entrer Hyperliquid aux États-Unis de façon pleinement conforme. Aucune approbation n'a été délivrée, aucun enregistrement déposé, aucun véhicule juridique décrit. C'est une intention politique, pas une décision d'agence, et l'exclusion des États-Unis du montage Coinbase en mesure exactement l'enjeu.
Trois choses se surveillent, toutes datées et mesurables : le volume réellement attribuable à ce canal dans les relevés des prochaines semaines, la part des marchés tiers dans le volume apparié du troisième trimestre, et surtout le ratio de frais ci-dessus. C'est lui qui dira si le protocole a vendu de la croissance ou cédé sa part.
Un exchange coté qui déporte son exécution chez un protocole, ce sont des chiffres qui se déplacent avant que les récits ne s'ajustent. Nous mesurons ces déplacements chaque jour, sur les sources primaires, et nous les publions avant qu'ils ne deviennent évidents.
Questions fréquentes
Coinbase a-t-il renoncé à construire ses propres produits dérivés ?
Non. Son rapport annuel indique qu'il exploite quatre exchanges, dont trois proposent des dérivés, et que l'un d'eux sert des contrats perpétuels à la clientèle non américaine éligible depuis septembre 2023. Le routage vers Hyperliquid s'ajoute à ces carnets, il ne les remplace pas.
Pourquoi Coinbase n'utilise-t-il pas son propre carnet dans Base App ?
Parce que ses exchanges demandent à l'utilisateur d'y déposer ses fonds, alors que Base App est un produit d'auto-conservation où l'utilisateur garde ses clés. L'obstacle est commercial et non technique : brancher un carnet centralisé reviendrait à retirer la promesse sur laquelle l'application est vendue.
Coinbase touche-t-il une commission sur ces ordres ?
L'accord économique n'a pas été divulgué. Le seul mécanisme public permettant à une interface tierce de se rémunérer sur un flux envoyé à Hyperliquid est le code constructeur, plafonné à 0,1 % sur les contrats perpétuels, soumis à l'approbation explicite de l'utilisateur et révocable à tout moment. Rien ne confirme que Coinbase l'utilise.
Cette annonce est-elle une bonne nouvelle pour le token HYPE ?
Ce sont deux questions distinctes. Le protocole gagne un canal de distribution, mais le token en capte une part décroissante, puisque les marchés d'actions et de matières premières mis en avant sont déployés par des tiers, segment où la part des frais atteignant le fonds de rachat recule. La hausse du 19 août tient d'abord à une déclaration politique sur une entrée aux États-Unis, pour laquelle aucune approbation n'a été délivrée.
Member discussion