La Corée a construit sa monnaie numérique. Elle paie maintenant pour qu'on l'utilise.
Fabriquer une monnaie numérique est un problème d'ingénierie. Le résoudre ne dit rien du problème suivant, qui est de convaincre quelqu'un de s'en servir. La Corée du Sud en est exactement là. Son pilote de monnaie de banque centrale tourne depuis mars, et les premiers essais de paiement en conditions réelles ont eu lieu en supérette, en librairie et en café. Restait à passer de l'essai à l'habitude. Le 22 juillet 2026, l'État coréen a sorti un budget public pour financer ce passage.
Ce que Séoul achète avec 9,6 milliards de wons
Le projet est porté par la KISA, l'agence publique coréenne de l'internet et de la sécurité, et par le ministère des Sciences et des TIC, sous le nom de projet d'extension de l'infrastructure de paiement par jetons de dépôt. Il a été retenu comme projet phare blockchain de l'année. Le chef de file n'est pas la banque centrale mais le KFTC, la chambre de compensation interbancaire. Autour de lui, un consortium privé : neuf banques commerciales, huit prestataires de paiement, deux grands donneurs d'ordre.
Le budget mérite d'être lu ligne à ligne, parce que c'est là que l'intention se voit. Sur 9,6 milliards de wons, environ 7 millions de dollars, à peu près 3 milliards vont à des PME, des startups et des sociétés informatiques, pour le développement, l'exploitation et la promotion. Les établissements participants ajoutent environ 4,5 milliards de wons d'investissement propre. Aucune de ces lignes ne construit la monnaie. Elles paient son usage : des portefeuilles, des raccordements, des campagnes, des intégrations chez les prestataires.
C'est un budget d'adoption, pas un budget d'infrastructure. La nuance dit tout de l'état du dossier.
Comment marche un paiement en jeton de dépôt
Le terme circule sans être expliqué, alors autant le poser proprement.
Un jeton de dépôt n'est pas un stablecoin. Il n'est pas non plus une monnaie de banque centrale que le public détiendrait directement. C'est un dépôt bancaire ordinaire, le même que celui qui dort sur un compte courant, représenté sur un registre distribué et émis par la banque où l'argent est déposé. Le porteur détient une créance sur son établissement, exactement comme avant. Ce qui change, c'est que l'instrument circule et se règle sur un registre au lieu de passer par une compensation différée.
Derrière, il faut que les banques se règlent entre elles. C'est le rôle de la monnaie numérique de banque centrale de gros émise par la Banque de Corée : elle ne quitte jamais le cercle des institutions financières, et le client final ne la voit pas. Deux étages, donc. Le jeton que tient le client, adossé au bilan de sa banque. Le règlement interbancaire, adossé à la banque centrale.
Reste à connecter cet ensemble au monde réel, et c'est là que se joue la partie la plus astucieuse du projet. Le KFTC ne construit pas un réseau d'acceptation neuf. Il raccorde l'infrastructure existante : les passerelles de paiement et les réseaux à valeur ajoutée qui font déjà transiter les transactions par carte. Conséquence directe pour le commerçant, il ne remplace pas son terminal et ne modifie pas son système de caisse. KB Kookmin déclare avoir monté le dispositif de raccordement le plus avancé avec les prestataires, NH Nonghyup se positionne sur le paiement par QR code.
Le geste, côté client, tient dans l'application de sa banque. Il ouvre un portefeuille de jetons de dépôt, il paie avec. Une carte physique est à l'étude.
Ce qu'on offre au commerçant pour qu'il dise oui
Un rail sans acceptation ne vaut rien, et l'acceptation s'achète. L'argument mis en avant est la commission.
En Corée, ce n'est pas un prix de marché mais un prix administré. La Commission des services financiers publie un barème préférentiel par tranche de chiffre d'affaires, abaissé pour la dernière fois le 13 février 2025 : en carte de crédit, 0,40 % pour un commerçant réalisant moins de 3 milliards de wons par an, jusqu'à 1,45 % pour la tranche de 10 à 30 milliards. Le projet promet de faire mieux. Il ne dit pas de combien.
Second argument, le délai. Les banques participantes avancent le passage d'un règlement différé de 1 à 3 jours à un règlement immédiat. C'est leur revendication, relayée par la presse économique coréenne, pas une mesure indépendante. Pour un petit commerce, la trésorerie compte souvent autant que le taux.
Le reste de l'offre tient dans ce qui n'est pas demandé : aucun investissement, aucun changement d'équipement, aucune formation. Le coût de bascule est intégralement porté par l'État, les banques et les prestataires.
Une monnaie qu'il faut subventionner
L'effort est réel, et il révèle la difficulté. Une monnaie qui a besoin d'un programme public pour circuler chez les commerçants n'a pas encore trouvé sa demande.
Trois chiffres bornent l'exercice. Le premier manque : aucun taux de commission cible n'a été publié, donc l'argument central du projet reste invérifiable, et c'est lui qui dira si le dispositif est une infrastructure ou une démonstration. Le deuxième est réglementaire : le pilote a été autorisé à monter jusqu'à 500 000 utilisateurs, environ 1 % de la population. Le troisième est l'échelle du marché visé, environ 1 303 400 milliards de wons de transactions par carte en 2025, près de 970 milliards de dollars selon le cabinet GlobalData, en face de 7 millions de dollars de budget.
Et l'asymétrie finale mérite d'être vue : le commerçant ne fait rien, c'est l'argument de vente, mais c'est le consommateur qui doit changer d'habitude, dans un pays où la carte et les applications de paiement mobile fonctionnent déjà sans la moindre friction, pour un gain qui revient au commerçant.
Reste que Séoul avance vite et par étages. La feuille de route monétaire présentée trois jours plus tôt branchait déjà la brique souveraine sur l'international. Celle-ci branche la brique de détail sur les caisses. C'est la même ligne de faille que dans la fracture entre dollar et euro numérique, vue depuis un troisième bloc monétaire, avec cette particularité que la Corée ne se contente pas d'écrire la règle : elle finance l'usage.
FAQ
Qu'est-ce qu'un jeton de dépôt ?
Un dépôt bancaire ordinaire représenté sur un registre distribué, émis par la banque où l'argent est déposé, et dont le règlement entre banques passe par une monnaie numérique de banque centrale de gros. Le porteur détient une créance sur sa banque, comme pour un dépôt classique, avec un instrument qui circule et se règle sur le registre.
Quelle différence avec un stablecoin ou avec une CBDC ?
Le stablecoin est émis par un acteur privé non bancaire, adossé à des réserves qu'il constitue lui-même. Une monnaie numérique de banque centrale de détail serait détenue directement sur la banque centrale. Le jeton de dépôt, lui, reste au passif d'une banque commerciale supervisée.
Le commerçant doit-il changer son terminal de paiement ?
Non. Le KFTC raccorde l'infrastructure au réseau de paiement existant et le commerçant conserve son équipement. L'effort de bascule est du côté du consommateur, qui paie depuis le portefeuille de jetons de dépôt de sa banque.
Le paiement par jeton de dépôt coûtera-t-il moins cher au commerçant ?
C'est l'objectif affiché du projet lancé le 22 juillet 2026, mais aucun taux cible n'a été publié à ce jour. Tant que ce taux n'est pas connu, l'écart avec le barème carte administré, de 0,40 % à 1,45 % selon le chiffre d'affaires, ne peut pas être établi.
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