Combien de tokens meurent vraiment ? Quatre mesures indépendantes convergent
L'assurance répond depuis trois siècles à une question que la finance crypto n'a jamais posée : sur cent entrants dans une population à une date donnée, combien sont encore là dix ans plus tard. L'instrument qui y répond s'appelle une table de mortalité. Ce n'est pas une image mais un objet de calcul, avec une population, une fenêtre d'observation et un critère de sortie.
Quatre producteurs ont approché cet objet séparément au début du mois d'août 2026, sur des périmètres qui ne se recoupent pas. C'est la seule raison pour laquelle leurs résultats se lisent ensemble. L'un d'eux tient en une ligne : sept tokens sur dix passés par le haut du classement sont aujourd'hui morts.
Ce que mesure une table de mortalité, et ce qu'elle ne mesure pas
Une table de mortalité donne, pour une population identifiée, la probabilité de survie à un horizon donné. Elle ne dit rien de la valeur des survivants ni de la performance. Elle répond à une seule question, en amont de toutes les autres : cette ligne existera-t-elle encore.
C'est précisément la question que la valorisation ne pose pas. Celle-ci demande combien vaut un actif, exercice auquel deux travaux du 10 août ont été consacrés, sur ce que l'on achète réellement en achetant un actif crypto puis sur la question du dénominateur de valorisation. Un multiple suppose un actif encore là pour le porter. La table s'occupe de cette hypothèse implicite.
Reste le critère de sortie, point faible de tout l'exercice. Un token peut coter sans développement, sans volume significatif et sans équipe : il est alors dit « opérationnellement mort », par opposition à radié. Le seuil qui prononce ce décès change d'un producteur à l'autre.
Quatre sources, quatre populations, un même ordre de grandeur
Le 6 août, CryptoRank a publié une mesure portant sur les tokens ayant un jour figuré dans les cent premières capitalisations : 71,9 % d'entre eux sont opérationnellement morts, pour une durée de vie médiane de 2 ans et 4 mois. Le même producteur avait publié une semaine plus tôt la photographie d'une cohorte unique, le top 100 de juillet 2021 observé cinq ans après : 41 projets toujours dans le classement, 46 sortis, 13 à l'arrêt complet, et une perte médiane de 93 % pour ceux qui ont décroché.
Le 7 août, Blockworks Research a mesuré une population définie par un seuil, non par un rang. Parmi les tokens ayant franchi 50 millions de dollars de capitalisation entre janvier 2020 et fin 2025, 4,1 % surperforment Bitcoin, la médiane perd 97 % depuis son entrée dans l'échantillon, et 73 % subissent une baisse maximale supérieure à 90 %.
Deux relevés d'une autre nature encore complètent le tableau. Le registre RootData des projets arrêtés en 2026, relevé au 10 août, approche les 110 entrées sur l'année, tous étages confondus, des plateformes d'échange aux protocoles de prêt en passant par les places de marché et les réseaux. Et des données du Financial Supervisory Service coréen, transmises à la commission des finances de l'Assemblée nationale puis rendues publiques par la presse locale, dénombrent 394 crypto-actifs retirés de la cote des places en won entre janvier 2022 et mai 2026. La ventilation par motif est l'apport unique de cette source : 155 retraits pour risque projet, 108 pour protection de l'investisseur, 56 pour risque de marché, 50 pour risque technique, 25 pour d'autres raisons.
Aucun de ces chiffres pris isolément ne serait difficile à écarter. Ce qui l'est, c'est que quatre périmètres disjoints, mesurés par quatre méthodes distinctes dont une par une autorité de supervision comptant des décisions administratives et non des opinions, pointent dans le même ordre de grandeur.
Trois réserves, à poser avant d'utiliser ces chiffres
La première est la définition. « Opérationnellement mort » n'est normalisé nulle part. Chaque producteur fixe ses propres seuils de volume, de délai et de délistage. Deux pourcentages issus de deux maisons ne sont donc pas comparables au point près, seulement en ordre de grandeur.
La deuxième porte sur l'horizon. Le taux de mortalité de 84,7 % à dix ans est une valeur estimée, obtenue par extrapolation d'une courbe de survie observée sur une fenêtre plus courte. Ce n'est pas une observation, et le mot estimé change le statut du chiffre.
La troisième est la plus facile à enfreindre : les unités diffèrent. Trois de ces relevés comptent des tokens ou des actifs cotés. Le quatrième compte des projets, entités qui peuvent porter plusieurs actifs, ou aucun. Additionner ces nombres, ou les mettre en ratio, ne produit rien d'interprétable.
Le biais de survivance, retourné
L'objection réflexe invoque un biais de sélection : ces échantillons ne retiendraient que des cas favorables et surestimeraient la casse. Elle se retourne intégralement ici.
Ces populations sont définies par un seuil de réussite déjà franchi. Entrer dans les cent premières capitalisations suppose d'avoir attiré capital, développeurs, places de cotation et communauté. Franchir 50 millions de dollars suppose la même chose à un degré moindre. Ce qui est mesuré n'est donc pas la mortalité des tokens en général, dont l'immense majorité disparaît sans jamais atteindre ces seuils, mais celle des projets ayant déjà réussi une première fois. Le chiffre sur l'ensemble des actifs émis serait mécaniquement plus sévère.
Ce que cela déplace se formule simplement. Un taux d'attrition attendu cesse d'être une intuition et devient un paramètre que l'on pose, discute et révise. Aucun de ces travaux ne désigne un projet ni ne dit quoi que ce soit des survivants : ils décrivent une population, et une population ne se confond avec aucun de ses membres.
Questions fréquentes
Quel pourcentage de tokens meurent ?
Il n'existe pas de chiffre unique, et un pourcentage sans sa population ne veut rien dire. Selon CryptoRank, au 6 août 2026, 71,9 % des tokens ayant un jour figuré dans les cent premières capitalisations sont opérationnellement morts, avec une durée de vie médiane de 2 ans et 4 mois. Selon Blockworks Research, au 7 août 2026, sur les tokens ayant franchi 50 millions de dollars de capitalisation entre janvier 2020 et fin 2025, 4,1 % surperforment Bitcoin et la médiane perd 97 %.
Que veut dire « opérationnellement mort » ?
Que le token peut encore coter, mais n'a plus de développement, plus de volume significatif et plus d'équipe active. Ce n'est pas une radiation. Surtout, la définition n'est normalisée entre aucun producteur de données : les seuils de volume, de délai et de délistage retenus diffèrent d'une étude à l'autre.
Peut-on additionner les quatre chiffres publiés en août 2026 ?
Non. Trois de ces mesures comptent des tokens ou des actifs cotés, la quatrième compte des projets, une entité qui peut porter plusieurs actifs ou aucun. Les populations se recoupent partiellement et les unités diffèrent : ces nombres se lisent côte à côte, jamais en somme ni en ratio.
Ces chiffres surestiment-ils la mortalité à cause d'un biais de sélection ?
C'est l'inverse. Les échantillons ne retiennent que des tokens ayant déjà franchi un seuil de réussite, top 100 historique ou 50 millions de dollars de capitalisation. La mortalité mesurée est donc celle de projets ayant déjà réussi une première fois, et le taux sur l'ensemble des actifs émis serait plus élevé, pas moins.
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