6 min read

Des sociétés cotées inscrivent déjà leurs stablecoins sur la ligne trésorerie. Leur auditeur a signé en écrivant qu'aucun critère n'existait.

Le 18 août 2026, l'organisme qui écrit les normes comptables américaines a mis en consultation les trois conditions à remplir pour qu'une entreprise puisse inscrire ses stablecoins sur la ligne trésorerie de son bilan.

Un bilan est une liste fermée de lignes, écrites d'avance, et chaque actif que possède une entreprise doit atterrir sur l'une d'elles. La ligne choisie ne range pas, elle décide : de la façon dont l'actif sera mesuré, de ce qu'il fera au résultat quand son prix bougera, de ce qu'un prêteur en lira. Quand un instrument arrive et qu'aucune ligne n'a été écrite pour lui, l'entreprise en choisit une, son commissaire aux comptes examine ce choix, et signe une lettre attestant qu'il est préférable à un autre. Dans cette même lettre, il écrit qu'aucun critère faisant autorité n'existe pour en juger. C'est cette lettre, et pas une norme, qui tient aujourd'hui la ligne des stablecoins au bilan des entreprises américaines. Le 18 août 2026, le FASB a mis ce critère en consultation.

La ligne que personne n'a écrite

La ligne « trésorerie et équivalents de trésorerie » est particulière. Elle réunit ce qui est du cash ou ce qui en est si proche qu'on le traite comme tel : bons du Trésor courts, papier commercial, fonds monétaires. Un actif qui y figure est disponible immédiatement, ne se déprécie pas, ne demande aucun test de valeur, et compte dans les ratios de liquidité que regardent les prêteurs. Ailleurs, il devient un placement à suivre, à tester et à expliquer.

Un stablecoin adossé au dollar n'a aucune de ces adresses par défaut. Il n'est pas du cash au sens légal, il n'est pas un titre, et il n'est pas tout à fait un actif incorporel puisque son détenteur détient un droit de rachat contre l'émetteur. La norme dédiée aux actifs crypto entrée en vigueur pour les exercices ouverts après le 15 décembre 2024 ne le rattrape pas : elle exclut de son périmètre les actifs qui confèrent à leur porteur un droit exécutoire sur d'autres actifs, ce qui est exactement la définition d'un stablecoin remboursable. Quatre destinations restent alors possibles selon la lecture retenue, dont trois sont réellement pratiquées aujourd'hui. La plus punitive, le régime général des incorporels, interdit toute reprise de dépréciation une fois la baisse comptabilisée.

cryptodeep.io
Stablecoin au bilan d'une entreprise américaine
Le même actif, quatre atterrissages possibles
Critères d'arbitrage
0
Créance sur l'émetteur
Instruments financiers, ASC 310
Actif financier, hors trésorerie. Suivi et provisionné comme une créance.
Retenu par Coinbase avant le 31/12/2025
Actifs numériques
Ligne propre à l'entité
Poste distinct, non comparable d'une société à l'autre.
Retenu par Figure et CEA Industries avant changement
Incorporel à durée indéfinie
Régime général, ASC 350-30
Coût moins dépréciation. Reprise de dépréciation interdite, même si le prix remonte.
Branche de repli, la plus punitive
Équivalent de trésorerie
Tableau des flux, ASC 230
Assimilé à du cash. Aucun test de valeur, compte dans les ratios de liquidité.
Cible du projet mis en consultation le 18/08/2026
Snapshot 19/08/2026 · sources : dépôts SEC lus en propre
cryptodeep.io

Le réflexe de lecture est le même que sur les trésoreries d'entreprise, où ce qu'on lit dans ces dossiers, ce sont des lignes de bilan et pas l'actif qu'elles contiennent. À ceci près qu'ici, la ligne elle-même est en jeu.

Ce que trois dépôts à la SEC montrent déjà

Coinbase a franchi le pas la première. Dans son rapport annuel déposé auprès de la SEC le 12 février 2026, la société écrit avoir volontairement changé de méthode comptable avec effet au 31 décembre 2025, pour classer ses stablecoins de paiement en équivalents de trésorerie. Le périmètre est nommé : USDC, EURC et PYUSD. Le traitement antérieur l'est aussi, et il surprend, puisque ces jetons y étaient comptabilisés en créances, sous la norme des instruments financiers. Le rapport du commissaire aux comptes porte un paragraphe d'observation dédié au changement de principe comptable.

Figure Technology Solutions a fait de même dans son rapport annuel du 16 mars 2026, CEA Industries dans le sien du 23 juin 2026. Chez ces deux-là, le point de départ était différent : les stablecoins figuraient parmi les actifs numériques, pas parmi les créances. Trois sociétés, trois traitements antérieurs, un seul et même actif.

Le document qui compte n'est pourtant aucun des trois rapports. Ce sont les lettres de préférabilité que les auditeurs déposent en annexe lorsqu'une société cotée change de méthode. Elles portent la même phrase, mot pour mot, chez deux cabinets différents, Sadler Gibb pour CEA Industries et KPMG pour Figure : « authoritative criteria have not been established for evaluating the preferability of one acceptable method of accounting over another acceptable method ». Aucun critère faisant autorité n'a été établi pour juger qu'une méthode acceptable est préférable à une autre. La lettre certifie la préférabilité et reconnaît, dans le même paragraphe, qu'elle ne dispose de rien pour la mesurer. Elle s'appuie explicitement sur le jugement de la direction.

Le mouvement que la news présente comme à venir a donc commencé il y a près de huit mois, entreprise par entreprise, et chacune l'a documenté en écrivant qu'aucune règle ne l'encadrait.

Trois conditions, et ce qu'elles trient

Tel que rapporté par la presse professionnelle comptable, le projet ne touche pas à la définition d'un équivalent de trésorerie : il ajoute des exemples qui montrent quand un actif numérique la remplit, et pose trois conditions cumulatives. Un droit contractuel de rachat exerçable à tout moment, ce droit exercé directement auprès de l'émetteur pour un montant de cash connu, et des réserves ségréguées détenues par l'émetteur au moins à 1 pour 1, placées en actifs court terme très liquides. Deux précisions circulent en plus, rapportées par la seule presse crypto spécialisée et absentes des reprises professionnelles comptables consultées : des réserves composées d'actifs crypto ou d'or seraient écartées, leurs variations de prix empêchant le porteur de recevoir un montant connu, et l'existence d'un marché secondaire actif ne suffirait pas en l'absence de droit de rachat direct. Les deux points restent à confirmer sur le texte.

Le texte ne nomme aucun émetteur. Le tri se fait sur la composition des réserves, ce qui revient à trier les émetteurs sans les citer. Tether indique dans sa propre communication d'attestation au 30 juin 2026 détenir plus de 146 tonnes d'or en réserve, dont 14 ajoutées sur le trimestre, pour un total d'actifs de 187,75 milliards de dollars face à 183,62 milliards au titre des jetons émis. Aucun verdict d'éligibilité ne se prononce ici : l'appréciation reviendra à chaque entreprise détentrice et à son commissaire aux comptes, sur le texte définitif et à la date d'arrêté de ses comptes.

La partie du texte qui ne fera pas les titres

Le classement en équivalents de trésorerie occupe toute la couverture. Les deux volets du texte partagent pourtant le même sort : commentaires ouverts jusqu'au 19 novembre 2026, aucun numéro de norme attribué, aucune date d'entrée en vigueur fixée, et un texte qui peut encore être modifié.

Ce qui les sépare est la durée de leur effet. Le second volet imposerait à toute entité présentant une ligne « équivalents de trésorerie » d'en publier annuellement les composantes significatives et leurs montants, qu'elle détienne ou non des actifs numériques. Ce qui produirait une série publique, annuelle et comparable de l'exposition des sociétés cotées américaines aux stablecoins. Aucune série de cette nature ne ressort des dépôts consultés sur EDGAR au 19 août 2026. Hors la poignée de sociétés qui l'ont détaillée d'elles-mêmes, l'exposition se déduit des attestations publiées par les émetteurs, pas des comptes de ceux qui les détiennent. Une autorisation se négocie pendant trois mois. Une obligation de publier produit de la donnée pendant dix ans.

Il reste que la ligne « trésorerie » ne raconte pas tout. Un stablecoin y figurant demeure une créance sur un émetteur privé, avec le risque de contrepartie, de gel de compte et d'exécution que cela suppose, et la ligne n'en dit rien. Le projet rend l'exposition plus lisible en annexe au moment où il la rend moins visible au bilan, comme lorsqu'un actif tokenisé devient un instrument de bilan et cesse d'être un produit à vendre. Le texte ne dit pas qu'un stablecoin est du cash. Il dit à quelles conditions une entreprise aura le droit de l'écrire. Les deux lignes à surveiller à la clôture de la consultation sont celles-là : la liste des composantes publiées, et le nombre d'entreprises qui remplissent la troisième condition sans avoir à changer d'émetteur.

cryptodeep.io
Une ligne de bilan se lit avant l'actif qu'elle contient.
On suit la clôture de la consultation le 19 novembre, les composantes que les entreprises publieront en annexe, et le nombre d'entre elles qui remplissent la troisième condition sans changer d'émetteur. Chaque matin, la lecture CDR de la news qui compte.
S'inscrire
Gratuit, désabonnement à tout moment. L'accès Insiders ouvre les Deep Tokens, thèses et Deep Notes.

Questions fréquentes

Un stablecoin est-il désormais considéré comme de la trésorerie dans les comptes d'une entreprise ?
Non. Il s'agit d'un projet mis en consultation le 18 août 2026, ouvert aux commentaires jusqu'au 19 novembre 2026. Il ne porte ni numéro de norme ni date d'entrée en vigueur, et il peut encore être modifié ou abandonné.

Quelles sont les trois conditions proposées ?
Un droit de rachat contractuel exerçable à la demande, ce droit exercé directement auprès de l'émetteur pour un montant de cash connu, et des réserves ségréguées détenues par l'émetteur au moins à 1 pour 1, placées en actifs court terme très liquides.

Quels stablecoins remplissent ces conditions ?
Le texte n'en nomme aucun. Le tri porte sur la composition des réserves de l'émetteur, et l'appréciation revient à chaque entreprise détentrice et à son commissaire aux comptes, sur le texte définitif et à la date d'arrêté des comptes.

Pourquoi cette ligne comptable change quelque chose ?
Parce qu'elle décide de la mesure et pas du rangement. Un actif inscrit en équivalents de trésorerie est disponible immédiatement et compte dans les ratios de liquidité que regardent les prêteurs et les agences de notation. Ailleurs, il devient un placement à suivre, à tester et à expliquer, ce qui suffit à décourager sa détention.